Les
originesComme celle de beaucoup d'aliments, d'épices ou de condiments, l'origine et les différents usages
de la moutarde se perd dans la
nuit des temps. Les Grecs attribuaient sa découverte
à Esculape. Les Égyptiens prétendaient en avoir décelé
les vertus depuis la plus haute antiquité. Mais
il est absolument connu que les Romains
en étaient grands
amateurs et que l'Empire tout entier en fit un accompagnement habituel de sa nourriture.
Pline le Vieux
étudia ses différentes
espèces dans son universelle et fameuse Histoire naturelle.
Les premières recettes
de la moutarde IL est
probable que sa confection fut d'abord le fait des familles elles-mêmes avant
l'intervention des gens de métier; on faisait la moutarde de la façon suivante miettes de pain, amandes, sénevé
(nom de la plante de moutarde) pilés ensemble, délayes dans du fort vinaigre et passés ensuite à l'étamine. Ceci pour la moutarde
grise. La moutarde rouge avait pour formule : du sénevé, du raisin, de la cannelle, malaxés dans du
moût épais de raisin, relevés de verjus
(suc acide de raisin vert ou bien suc
d'oseille ou de vinaigre) Le sénevé, que les botanistes dénomment sinapis, donne dans le sinapis nigra une petite graine noire. Le sinapis aiba ou moutarde blanche donne une graine plus grosse. Les grains de moutarde
contiennent des essences qui, mélangées à l'eau,
produisent une huile volatile initiatrice de la
saveur spéciale de la moutarde alimentaire. Baptiste de Cavapole donne, au milieu du XVI siècle, cette recette de moutarde sèche : deux parties de graines
de moutarde, une partie de cumin, qu'on
mélange après les avoir trempées de vin
blanc. On sèche au four et on moud finement. Saler, détremper avec du vieux vin
blanc, On ajoute une once d'épices et cannelle, et on mélange bien cette pâte onctueuse qu*on met
à sécher dans des moules. Ce produit devenait
dur comme la pierre.
La
moutarde dans la cuisine du moyen âgeTaillevent, le fameux cuisinier,
célèbre pour ses plats raffinés, prisait
la moutarde jusqu'à en faire une soupe
dont nous trouvons la recette dans Le Grand Cuisinier de toute
Cuisine qu'il publia entre 1350 et 1380, Prenez
de l'aille en quoy vous osez poché vos oeufs, du vin, de l'eau et tout bouillir
en une paelle de fer; puis prenez des croustes de pain, et les mettez harler sur
le gril; puis en faites souppes quarrées
et mettez bouillir; puis retraiez votre souppe et mettez en un plat ressuier :
et dedans le bouillon mettez de la moustarde et fait bouillir. Puis mettez votre
souppe par escuelles, et versez votre bouillon dessus. Au XVe siècle, la soupe à la moutarde se compliquait d'œufs
fris, de purée (de pois probablement), de gingembre, d'épices, de sucre, de moutarde
naturellement, le tout bouilli et relevé d'une pointe de verjus.
Métier et corporation
de moutardiers La moutarde
rouge, qui fut longtemps la plus connue, a probablement donné, suivant les
auteurs les plus anciens, son nom à la moutarde : mustum ardens
moût ardent. Cette explication vaut bien celle d'autres auteurs aussi anciens
qui attribuent à la devise du Duc de Bourgogne
Philippe le Hardi : " Moult me tarde ", une influence sur la création
du nom par des sujets dévoués et spécialisés
dans l'industrie du condiment fameux en leur province. Le métier de moutardier fut assez tôt
réglementé, a Paris, la taille de 1292 relève dix moutardiers. Le statut de la
première corporation de moutardiers est daté du 28 octobre 1394. Les maîtres et
compagnons avaient pris pour patronne la Vierge, dont le jour de la naissance
était celui de la fête artisanale. Ils frappaient monnaie d'argent à son effigie.
En 1514, Louis XII érige en corps de métier les Saulciers-vinaigriers-moutardiers
qui, jusqu'en 1537, furent joints aux distillateurs en eau-de-vie et esprit-de-vin
et aux buffetiers. Au XIII siècles, le vendeur ambulant
de moutarde criait sa marchandise dans les rues : Vinaigre qui est bons et biaux, Vinaigre de moustarde i a !
IL vendait de la moutarde sèche en pains, qu'on grattait et
délayait dans du vinaigre.
Le
commis moutardier-vinaigrier — car les deux professions se confondaient
jusqu'au XVIII siècles — parcourait les rues comme son devancier de l'an 1300 On
voit des vinaigriers avec le bonnet rouge et le tablier, roulant la brouette dans
laquelle est le baquet plein de
l'acide salutaire, dit Sébastien
Mercier en 1784. Il oublie d'ajouter que le garçon portait également le baquet
de moutarde, comme nous le montre une gravure de Nicolas de Larmessin de la même
époque, Cet ambulant devait être sain de ses membres et propre dans ses habits,
à peine de 4 livres d'amende, il n'était permis à personne qui ne fût maître de
fabriquer, vendre, ni avoir garçon-marchand par la ville pour y crier moutarde.
Celle-ci ne devait se faire qu'avec bon vinaigre et sénevé de première qualité,
les moulins pour broyer les graines devaient être " propres et non chansis
" Les jurés de corporation y tenaient la main avec sévérité.
La
moutarde dans la littérature, l'histoire et la vie La littérature et les traditions orales font
de fréquentes allusions à la moutarde.
Rabelais en parle longuement dans Gargantua,
de même qu’Alexandre Dumas dans son
dictionnaire de cuisine. Grimod de la Reynière, gastronome incontestable, appelait
la moutarde " la pierre à aiguiser de l’appétit " Shakespeare l’utilise
dans ses drames, ainsi que Walter Scott
dans ses romans. Le pape Jean XXII qui résidait en Avignon
au XIII siècles, aimait tellement la moutarde qu’il
avait créé un poste de grand moutardier pour son neveu dont il s’assurait
ainsi les soins attentifs, sinon désintéressés. Dire : II se croit le moutardier
du Pape, résume le jugement qu’on porte
sur le détenteur d’un emploi facile à tenir et qui ne justifie pas sa vanité. Quant aux expressions familières : La
moutarde lui monte au nez. Servir la moutarde après dîner, qui s’expliquent
d’elles-mêmes, pour conclure sur Fin comme moutarde, qui marque l’estime
pour les deux termes de la comparaison, et d’autres encore, elles indiquent que
ces réminiscences dans l’esprit de l’homme, à côté de sujets plus graves, donnent
à la moutarde une place honorable.
La moutarde et la
gastronomie
De nombreux écrits
ont pour objet les qualités gastronomiques et hygiéniques de la moutarde. Il est
admis que, sauf dans des cas spéciaux de déficience, la moutarde aide la digestion
Elle permet la conservation de la viande, qu'on peut assez longtemps tenir à l'abri
de la putréfaction en l'en enduisant. Quoique les doctrines des gourmets soient
fréquemment antagonistes, la gastronomie étant un art de finesse, de subtilité
dé goût, là majorité d'entre
eux s'est mise d'accord pour une règle générale d'usage. Ainsi les viandes
bouillies requièrent impérieusement l'aide de la moutarde qui en relève
la saveur faible. Les charcuteries chaudes et
froides, les tripes,
les gras-doubles sont exaltés par cette alliée, comme aussi toutes les
sortes de viandes froides. Les poissons gras,
anguilles, maquereaux, rougets, carpes, appellent la moutarde, de même que les
crustacés. Il est presque inutile
de rappeler son emploi avec les salades et macédoines
de légumes.
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